— Comme d'habitude ?
Arthur retira une bouteille de vin blanc de la glacière, et interrogea sa fille du regard. Comme elle répondait d'un signe de tête, il emplit les deux verres posés sur la table.
— Alors, si tu me racontais un peu tes vacances ? demanda-t-il en sortant un cigare de la poche de sa chemise. Où es-tu allée, finalement ? En Espagne, en Californie ? Tu es toute dorée...
— Papa, connais-tu Blueberry Island ?
il alluma son cigare, procédant à un rituel que ginny connaissait bien. Inutile d'espérer une réponse avant qu'il ait fini ! Laissant son regard errer dans la pièce, elle contempla longuement le portrait de sa mère, au-dessus de la cheminée.
Malgré son maintien parfait et son sourire calme, Molly Jones conservait un regard malicieux, impatient. Un regard aussi bleu que sa robe de soirée en satin, aussi bleu que le ciel qui l'avait si impitoyablement trahie.
— Non, répondit enfin t-il. Cela t'a plu ?
— Disons que c'était un séjour très original ! J'ai eu la visite d'un ours au beau milieu de la nuit, j'ai aidé une femme à accoucher tandis que l'île était ravagée par un ouragan, et... et je suis tombée amoureuse.
son père avait pour habitude d'aller toujours à l'essentiel. Et cette fois, il ne dérogea en rien à sa façon de faire.
— Tu es tombée amoureuse, toi ? Et dis-moi, ce jeune homme partage-t-il tes sentiments ?
— Je... Euh... Oui, je le crois, répondit-elle, soudain embarrassée.
Ce matin, ginny avait cueilli une douzaine de roses d'un jaune pâle dans le jardin. Elle les avait ensuite disposées dans un grand vase d'argent, sur la table de la bibliothèque. Et à présent, le parfum des fleurs se mêlait à l'arôme du cigare.
Pourquoi ce bouquet si sophistiqué lui rappelait-il les fleurs sauvages que Harry lui avait offertes ? Envahie par le souvenir, Ginny revit le bouquet champêtre dans le bungalow au bord de l'océan, et des larmes perlèrent à ses yeux.
—ginny? Tu pleures ?
Stupéfait,il posa son cigare dans un cendrier, et vint prendre les mains de sa fille.
— Ma chérie, je ne t'ai jamais vue pleurer depuis que tu étais petite.
C'était vrai. Même à la mort de sa mère, elle n'avait pas versé une larme, enfermant son chagrin dans son c½ur. Et aujourd'hui, toutes les digues qu'elle avait construites pour retenir sa peine se rompaient.
Secouée de sanglots, elle se jeta dans les bras de son père.
— Je ne comprends pas, murmura son père. Si tu l'aimes, et que c'est réciproque, où est le problème ?
— Oh ! Papa ! Je n'ai jamais voulu me marier... à cause de la façon dont maman et Jamie sont morts. Pardonne-moi, je ne t'en ai pas parlé auparavant, parce que je ne le pouvais pas. C'est tellement douloureux !
Les pleurs de ginny redoublèrent, tandis que son père lui caressait les cheveux.
— Mon Dieu ! Je sais à quel point cela fait mal, ma chérie. Et j'ai eu si souvent envie de te consoler. Mais tu étais fermée, murée dans le silence.
— J'ai été si égoïste ! Toi aussi, tu avais besoin d'être consolé.
— Oui, nous nous serions consolés mutuellement. Mais il est inutile d'avoir des regrets, à présent. Il est trop tard. Par contre, nous avons tout le temps d'en parler.
— Papa, quand Jamie est mort, j'ai voulu mourir aussi...
Bouleversé, il la berça contre lui comme une enfant.
— Chut, murmura-t-il. Ne dis pas cela.
— Et maintenant, je ressens la même chose. J'ai dit à Harry que nous ne devrions plus nous revoir... Je... Je l'ai blessé.
— Ce n'est rien, voyons, tu n'as qu'à aller lui parler.
— Non ! Tu ne comprends donc pas ?
Désespérée, elle se dégagea de l'étreinte de son père, et essuya ses joues d'un revers de la main.
— Je ne peux pas l'aimer, poursuivit-elle. Je ne peux pas prendre ce risque ! Si je le perdais, lui aussi, je... je n'y survivrais pas.
sont père la reprit contre lui, et attendit que les sanglots de ginny s'atténuent. Lorsque la jeune femme se calma enfin, il lui tendit un mouchoir avec un tendre sourire.
— Lorsque ta mère est morte, déclara-t-il, mon premier sentiment a été de la colère. Je lui en voulais. Pourquoi m'avait-elle imposé cette épreuve ? Pourquoi aimait-elle tant prendre des risques ? N'aurait-elle pas dû, comme les autres femmes de son milieu, passer ses après-midi dans les magasins ou jouer au bridge ? Tant que je n'ai pas eu la réponse à ces questions, je n'ai pas pu accepter sa mort.
— Et tu as trouvé une réponse ? demanda Ginny, tremblante et incrédule.
— Oui. Ta mère n'était pas comme les autres femmes, et je l'aimais pour cette raison précise. Combien de fois n'avais-je pas admiré son courage, sa personnalité ? Nous étions très différents, et, en quelque sorte, elle me complétait. C'est le jour où j'ai compris tout cela que j'ai cessé d'être en colère. Car pour rien au monde je n'aurais renoncé aux années de bonheur que nous avons connues ensemble. Cela, même la mort ne peut me l'enlever.
— Et pour Jamie ? Cela a été pareil ? demanda t-elle. Elle regretta aussitôt sa question en voyant la douleur dans les yeux de son père.
— Oui, balbutia-t-il. Quoiqu'il n'y ait pas plus grande souffrance que de perdre un enfant.
Pendant quelques secondes, ginny fut incapable de parler. Aveuglée par les larmes, elle réfléchissait aux paroles de son père. Et elle ? Aurait-elle préféré ne jamais connaître sa mère et Jamie ?
La réponse vint, immédiate, du plus profond de son c½ur. « Bien sûr que non ! » Elle comprenait à présent que l'amour ne consiste pas seulement à recevoir, mais à donner. Dire qu'elle avait attendu toutes ces années avant de pouvoir se confier à son père, de partager son chagrin !
— On ne doit pas avoir peur de la vie, n'est-ce pas ? murmura-t-elle en se remémorant les paroles de Harry. Et encore moins de l'amour...
— Oui, ma chérie. Il faut savoir prendre des risques, et être assez courageux pour en accepter les conséquences.
Quelle horrible odeur de gaz et d'essence ! Descendant du taxi, ginny fronça le nez de dégoût. En dépit du vent qui balayait la vallée, les émanations du puits de pétrole flottaient dans l'air ambiant.
Quant au bruit, c'était tout bonnement insupportable ! Mettant sa main en porte-voix, Ginny s'adressa au chauffeur.
— J'en ai sans doute pour un bon moment ! cria-t-elle.
Le chauffeur hocha la tête d'un air satisfait, et, pour toute réponse, lui adressa un signe de la main, pouce en l'air. A l'évidence, il n'était guère habitué à ce genre de cliente ! Et pour lui, la course s'annonçait très rentable. Il leur avait fallu deux heures depuis Calgary pour arriver au chantier de Blue Spruce.
Tout le monde dans la région connaissait l'endroit où le puits de pétrole brûlait depuis deux semaines. L'incendie n'avait été maîtrisé que le matin même, et on était au milieu de l'après-midi.
Le c½ur battant à se rompre, ginny se dirigea vers le portail de l'imposante clôture entourant le puits en feu. Harry n'était pas au courant de sa venue. Lui en voudrait-il d'arriver ainsi sans prévenir ?
Peut-être aurait-elle dû appeler son bureau, et rester à Calgary. Cependant, son instinct lui avait dit de venir jusqu'ici...
Se serait-elle trompée ? Et s'il ne voulait plus d'elle ? Il avait eu le temps de réfléchir, en quinze jours. Avait-elle raison d'espérer ?
ginny resserra les pans de sa veste de daim sur sa poitrine. De toute façon, il était trop tard pour reculer. Enfonçant ses bottes de chevreau beige dans la boue du sentier, ginny passa à côté de camions chargés de matériel et de tuyaux, dont les moteurs tournaient au ralenti.
« Danger — Interdit au personnel non autorisé », lut-elle sur la pancarte du portail. Pressant les mains sur ses oreilles, pour se protéger du fracas des engins et des projections de gaz, ginny regarda autour d'elle.
Au milieu d'une immense clairière se dressait un derrick carbonisé, aux éléments disloqués. Quelle vision d'apocalypse ! D'impressionnants véhicules à chenilles étaient disposés de part et d'autre, et à droite, trois bâtiments en préfabriqué tenaient lieu de bureaux.
Une foule d'hommes en combinaisons phosphorescentes se tenaient près des autos, munis de casques, de protège-tympans et de bottes isolantes. Qu'attendaient-ils ? Se passait-il en ce lieu quelque chose dont elle ignorait l'enjeu ?
Et où était le garde ? ginny allait franchir la grille lorsque l'homme arriva vers elle à grandes enjambées. Parvenu à une distance de quelques mètres, il lui adressa un signe du bras.
— Vous cherchez quelqu'un, mademoiselle ? cria-t-il.
— Oui...harry potter!
L'homme balaya du regard l'élégante silhouette de ginny, moulée dans un jean bleu clair.
—Harry Potter est très occupé, en ce moment !
— Je sais, oui. Pensez-vous qu'il en ait pour longtemps ?
Le garde se pencha vers ginny , le regard moqueur.
— Ça peut lui prendre une heure comme deux, semaines, rétorqua-t-il.
— Eh bien, je vais attendre un peu.
Fouillant dans son sac, ginny en sortit une petite boîte en or dans laquelle elle gardait ses cartes de visite. Elle en tendit une au garde.
— Pouvez-vous lui donner ceci, dès que vous le verrez ? demanda-t-elle.
L'homme, en voyant le logo de la Jones Oil Company, prit un air soudain intéressé.
— Suivez-moi ! ordonna-t-il.
ginny lui emboîta le pas, et ils se rendirent au bâtiment le plus proche. Là, plusieurs hommes étaient installés autour d'une table, et la regardèrent entrer avec curiosité.
— Vous pouvez servir un café à la dame, Mac ? demanda le garde.
Puis il tendit une paire de protège-tympans à la jeune femme.
— Tenez ! Sinon, on devient sourd, là-dedans, hurla-t-il avant de ressortir.
Le dénommé Mac remplit de café un gobelet de plastique et le tendit àginny.
— Du sucre ? cria-t-il.
— Non, non ! Merci !
Il revint s'asseoir à la table, couverte de cartes et de documents, et plus personne ne s'occupa d'elle. Elle aurait tout aussi bien pu ne pas être là ! Cependant, leur attitude un peu cavalière s'expliquait : on les devinait rongés par l'inquiétude.
— S'il n'y arrive pas avant la nuit, dit l'un d'eux, il faudra faire un autre forage. Ces gaz sont beaucoup trop dangereux.
— Entendu...
— On lui laisse jusqu'à... disons 18 h 30 ?
— 19 heures au plus tard. Après, on n'y verrait plus rien. Et il faut aussi envisager de rallumer l'incendie. La combustion est plus aisément contrôlable.
— Croisons les doigts ! J'espère qu'il y arrivera, murmura un homme d'un air lugubre.
Dire que Harry risquait sa vie à la minute même ! Serrant sa tasse dans ses doigts, ginny tenta de conserver son calme. Il était l'un des experts les plus compétents du globe, non ?
Et puis, ne lui avait-il pas dit qu'il se montrait toujours prudent ? Quoi qu'il en soit, elle serait près de lui. S'il voulait toujours d'elle...
Un silence étrange remplaça soudain le vacarme étourdissant. Autour de la table, les hommes se figèrent de stupeur. Interdite, ginny les regarda. Puis, comme si l'un d'eux avait donné un signal, ils se levèrent tous en même temps.
Rejetant leurs protège-tympans, ils empoignèrent des masques et des bouteilles d'oxygène, et, toujours sans parler, sortirent en toute hâte. Eberluée, ginny se retrouva seule.
Sans doute ces hommes allaient-ils vérifier l'étanchéité du puits, maintenant que les gaz ne s'en échappaient plus... Harry avait donc réussi ? Immensément soulagée,elle s'assit sur l'une des chaises, et posa la tête entre ses mains.
Dieu, qu'elle avait eu peur ! Au bout de quelques minutes, elle réussit à se lever et alla jusqu'à la porte. Où était Harry ? Clignant des yeux, elle l'aperçut enfin.
Il se dirigeait vers l'un des véhicules à chenilles, où l'attendait un groupe d'hommes... Elle aurait reconnu sa démarche entre mille ! Arrogant, sûr de lui, harry cria quelque chose à l'un des ouvriers, provoquant l'hilarité générale.
Comme elle était fière de lui ! Harry savait entretenir des rapports d'amitié, tout en restant l'homme qui sauvait la situation. Bien sûr, il n'ignorait pas qu'ils formaient tous une équipe, avec la réussite comme seul objectif.
Tandis qu'il devisait avec un autre homme, le garde vint vers lui et lui tendit quelque chose. Ce ne pouvait être que sa carte de visite. Ginny n'osait plus respirer.
Quelle allait être la réaction de harry? Inquiète, la jeune femme écouta le murmure du vent dans les pins, le bruit des moteurs qui démarraient sur le chemin... Harry leva brusquement la tête, comme si elle l'avait appelé.
Les yeux pleins de larmes, ginny tenta en vain de distinguer son expression. Allait-il refuser de la voir ? Il lui suffisait de donner un message au garde, de tourner le dos, et tout serait fini.
Tout d'un coup, il se détacha du groupe et se dirigea vers le bâtiment où elle l'attendait. Il voulait donc bien la revoir ? Les jambes flageolantes, ginny s'avança à sa rencontre.
— Bonjour, Jones ! lança-t-il.
— Bonjour...
— Tu as l'air en forme.
— Oui. Toi aussi.
Avec la boue qui lui maculait le visage, ses traits tirés par la fatigue, Harry était quelque peu différent de l'homme qu'elle avait connu à Blueberry Island. Pourtant, ni la fatigue ni la boue ne parvenaient à lui ôter de son charme.
— Tu as réussi à fermer le puits ? demanda-t-elle.
— Oui, à l'instant.
— Eh bien... Félicitations. Est-ce que... Est-ce que c'est toujours aussi difficile ?
— Quelquefois, oui, répondit-il en haussant les épaules.
— Harry, je suis contente de t'avoir trouvé.
Jamais elle n'avait été aussi troublée de sa vie ! Pourtant, elle devait se montrer parfaitement franche. C'était le moment de se montrer sincère, sinon, elle perdrait Harry pour toujours.
— Vraiment ? demanda-t-il.
— Tu te souviens de ce que tu m'as dit, à Blueberry Island ?
Impossible de déchiffrer son expression. Se méfiait-il d'elle ? Ou bien avait-il changé d'avis, et relégué leur rencontre à une brève aventure de vacances ?
— Je t'ai dit beaucoup de choses ! s'exclama-t-il en riant.
— Notamment, que la balle était dans mon camp.
Harry souleva son casque, découvrant son front noirci par la fumée.
— Je croyais que tu devais me tenir toujours dans tes bras, murmura-t-il.
Comment avait-elle pu oublier ? Elle lui avait donné son c½ur, pour le reprendre aussitôt, mue par une angoisse incontrôlable. Il avait raison de lui en vouloir, après tout.
— Veux-tu m'accorder une seconde chance, Harry ?
Pour toute réponse, il haussa les sourcils d'un air interrogateur. Bien sûr, il ne serait pas facile de se réconcilier avec lui après la maladresse de sa rupture. Cependant, ginny gardait courage.
— Je suis descendue à l'hôtel Westin... et je t'y attendrai ce soir, murmura-t-elle, le c½ur battant.
— Tu seras seule ?
La brise souleva la veste de la jeune femme, découvrant les courbes de son corps. Le regard de harry prit soudain une teinte plus sombre.
— J'espère que non, répondit ginny
— Et demain ? Seras-tu seule demain ?
La main de ginny se crispa sur la lanière de son sac à main.
— Non, balbutia-elle. Je ne le veux pas. Je... Je ne veux plus jamais être seule.
L'espace d'un instant, ginny retrouva un fol espoir. Harry avait compris son message, elle l'aurait juré ! Mais avant qu'il puisse répliquer, quelqu'un l'appela.
Se retournant, harry fit signe qu'il arrivait.
— Je suis désolé. Il faut que j'y aille, Jones.
Très pâle, elle tenta de prononcer la question qui lui brûlait les lèvres.
—Harry...
— J'ai pas mal de choses à faire, cet après-midi. Je dois terminer le rapport sur l'incendie, voir des responsables locaux... Et ensuite, j'ai un rendez-vous que je ne peux pas décommander. Il sera tard lorsque j'arriverai à mon hôtel, et le temps que je me change...
— Je comprends, balbutia ginny, qui n'en pouvait supporter davantage.
— Non, pas du tout !
Contre toute attente, il étendit la main et lui caressa la joue d'un geste très tendre.
— Le temps que je me change, reprit-il, il sera 10 ou 11 heures du soir. Tu pourras patienter jusque-là, Jones ? Il faut que nous parlions.
Il voulait lui parler ? Consternée, ginny sentit tout espoir la quitter. Voulait-il lui expliquer que tout était fini entre eux ? Acceptait-il de la revoir pour lui épargner l'humiliation d'être venue pour rien ?
— Oui, je t'attendrai, Harry.
Après un bref salut de la tête, il s'éloigna et rejoignit les hommes devant l'un des autres bâtiments. Bouleversée, ginny partit à son tour.
En s'installant dans le taxi, elle aperçut son image dans le rétroviseur. Comme elle était pâle ! D'autant plus pâle que les doigts de harry avaient déposé une trace boueuse sur sa joue, qui marquait comme un trait noir sur sa peau satinée.
Sortant un mouchoir de dentelle de son sac, ginny essuya la boue, puis contempla le morceau de batiste. Serait-ce le dernier souvenir qu'elle garderait de harry potter ? Dans le rétroviseur, elle vit ses grands yeux bleu s'emplir de larmes.